Lieu commun d’une infirmière

Partage d’idées, de lectures, du quotidien d’une infirmière française

L’assistante de direction

Publié par lieucommun le 26 mai 2009

C’est une consultation périodique ( et non pas un trou de verdure..) qui amène cette jeune femme à me rencontrer. Elle est assistante de direction dans une entreprise familiale de moins de 15 salariés.  Très souriante, pâle et frêle, elle a un signe distinctif : elle est enceinte !

L’entretien commence dans la bonne humeur et pendant qu’elle se gratte un peu partout en me répondant, j’observe ses attitudes.

Je m’inquiète de la qualité de son sommeil : elle dort mal et se sent sous pression. Son temps de trajet est multiplié par deux depuis  qu’on lui a intimé l’ordre d’aller travailler dans une ville périphérique. Le risque routier est important et la fatigue de la journée s’ajoute à ce risque. Vient la question de son vécu.

Qu’est ce qui est le plus dur dans ce qu’elle fait actuellement ? sa réponse est directe : “que je sois enceinte !” “oui…pourquoi ? vous me dites être heureuse de cette 2ème grossesse attendue ?” “mon employeur, c’est à dire mon frère m’a mise au placard depuis que je lui ai dit que j’étais enceinte”.

Je tente de lui faire verbaliser tout ce qu’elle vit en explorant les conditions de travail et l’organisation. Vient le temps où je demande des précisions sur son bureau, son environnement de travail et les modalités de son travail. C’est clair, elle a été changé de lieu de travail et doit faire 20 km de plus pour s’installer dans le dépôt de matériel où elle a tenté de reproduire un bureau.. Le sol est fait de béton, poussiéreux, elle n’a pas de fenêtre (une porte qu’elle ferme à clé car l’endroit est isolé) et elle y travaille seule. C’est elle qui fait le “ménage” de son local “mais la poussière revient vite”. Elle ne voit personne sauf les ouvriers qui passent chercher du matériel le matin et ranger leur véhicule le soir. Quand je lui parle des effets possible du  ciment sur la peau, elle me répond “ahhh, c’est peut être pour cela que j’ai des démangeaisons et des plaques sur les jambes ?”"je suis allergique à tout’.

La mission d’un service de santé au travail est de préserver la santé des salariés. Après lui avoir donné des conseils et proposé l’intervention du médecin auprès de son “employeur” ; je note mes conclusions pour que le médecin puisse avoir les éléments. Celui ci n’appellera pas l’employeur : “dans 2 mois elle est arrêtée”

Je suis furieuse. Mon éthique est mise à mal dans ce cas. Que puis-je faire ? Mes arguments ne sont pas entendus par mon médecin.

Dans l’après midi, 2 personnes de la même entreprise passeront leur visite médicale auprès du médecin en direct. Et le soir, le médecin me dira “les ouvriers m’ont parlé du cas de Mme X, ils sont conscient des difficultés de son travail et m’ont parlé des poussières dans son local.” 

J’avais oublié : elle a un syndrome de Raynaud, elle a froid aux pieds.. la dalle de béton ne va pas l’aider. Je passe sur les lombalgies qui ont débuté en même temps que ces changements dans son travail.

Je suis certaine qu’une femme médecin aurait pris le bigophone pour tenter de résoudre le problème. L’objet de mon mémoire de fin d’étude me revient en tête : Je pense aux travaux de Karen MESSING (qui vient de prendre sa retraite) et dont j’ai lu avec beaucoup d’intérêts  les écrits et me dit qu’il y a encore du chemin à faire.

En savoir plus sur Karen MESSING

 

2 Réponses à “L’assistante de direction”

  1. galad a dit

    Heureusement qu’il y a des infirmières pour penser aux conditions de travail des femmes dans les entreprises !
    Ton mémoire m’a beaucoup appris à ce sujet.
    Merci.

  2. lieucommun a dit

    Hélas, si les services de santé ne s’approprient pas les problématiques du genre féminin (tout autant que celle du masculin), nous passerons à coté de lésions entretenues. Quid de la préservation de la santé des salariés.
    D’autant plus que le médecin du travail a un rôle à jouer pour les salariés en état de grossesse et qu’il a en mains des textes pour l’y aider
    “Il y a toujours du travail à faire pour déconstruire nos préjugés et revoir nos rapports de pouvoir…” Professeure Christine Corbeil
    Oui, il y a des infirmières qui sont attentives aux conditions de travail des femmes !!!
    Je te remercie. Bises

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.